Au commencement d’Anthropocène était le verbe. Le livre de photographies entame son cheminement par des mots. Ceux de Marie Darrieussecq. Pour l’occasion, elle écrit une histoire sans début, une histoire sans fin. Le lecteur emprunte une passerelle de lettres, puis flotte entre les pages bleues, les paysages, les visages, les structures, les déserts, les montagnes et les corps. « Elle disait qu’elle savait, mais nous ne savions pas. La »… Le récit suspendu imprimé en couverture (qui continue en quatrième de couverture) invite à s’aventurer dans l’Anthropocène. Du point de vue scientifique, il s’agit d’une nouvelle ère géologique où l’influence de l’homme est devenue prédominante. L’anthropocène aurait débuté il y a deux siècles avec la révolution thermo-industrielle. Dans le livre, le concept se traduit par un couple échoué sur une plage qui nous regarde avec l’ironie des survivants, par une structure métallique perdue dans la jungle et par un temple de pierres délaissé par ses bâtisseurs. La poésie transforme la science en science-fiction. Pendant trois ans, le photographe utilise « Odyssée » comme nom de code quand il parle de son projet. L’idée de récit de voyage ou d’aventure singulière ne correspondait pas vraiment au cheminement de l’artiste. Anthropocène s’est imposé comme titre du livre et fil rouge invisible entre paysages et portraits, nature et culture. « Le titre est primordial, même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un beau titre. » Nicolas Guiraud n’a pas conçu ce livre autour d’une série de photographies. Il s’est laissé porter par son instinct et ses envies, il a ressorti d’anciennes photos et en a créé de nouvelles. Au Mexique, en Sicile, en France, il trace une route. Il n’entretient pas de fascination pour la sauvegarde de la nature. D’après lui, les hommes vont s’adapter au XXIe siècle. Il y a une terre, il y a des individus, et la pièce de théâtre doit se jouer quoi qu’il advienne.
« De nombreuses personnes à qui je montrais mes images m’ont conseillé de ne pas inclure les portraits dans le livre, mais j’ai toujours résisté. Je savais qu’ils étaient essentiels. » La galerie Temple et Pierre Hourquet, éditeur passionné de fanzines, ont compris sa démarche et l’ont accompagné dans la conception du livre. « Pierre m’a apporté le recul nécessaire sur mes propres images. J’avais envie que le livre évoque la littérature et les pages des magazines. Je voulais me servir des pliures, ne pas hésiter
à couper les images. Avec Pierre, j’ai trouvé l’équilibre pour créer une narration sans début
ni fin. Nous avons cherché à faire fonctionner le livre sans avoir besoin de donner d’explications ni de légendes. Les images deviennent alors des blocs de sensations, qui déteignent les unes sur les autres en fonction de l’histoire et de la mémoire du lecteur. » Le photographe propose à Marie Darrieussecq de collaborer au livre. « Je lui ai demandé d’illustrer la couverture. À partir de cette séquence de 46 photos, elle a écrit les pages 47 et 48 d’un roman qui n’existe pas. » Nicolas Guiraud admet préférer les livres de photo aux expositions. « Peut-être parce que c’est plus proche de la littérature. » Les images ne se transforment pas en mots, mais offrent un potentiel narratif que Nicolas Guiraud saisit avec force. « J’aime photographier une personne les bras ballants. C’est comme faire un nu, les gens sont extrêmement mal à l’aise. Il faut arriver à capter un moment qui ne révèle rien des personnes, mais qui porte l’histoire. Mes personnages sont comme des oracles qui évoluent au coeur d’une dramaturgie. » Ce récit ne tombe pas dans le piège des lignes droites, la recherche de l’atemporalité bouscule les repères. Les personnages sont des acteurs d’une pièce de théâtre en suspens. Le rythme des pages ne nous enferme pas dans le présent, le passé ou le futur, il nous laisse flotter dans l’Anthropocène au gré de nos attentes. La note d’intention du photographe n’apparaît qu’à la fin de l’ouvrage. « La littérature esquisse des images. Avec la photographie, j’essaye d’avoir ce pouvoir d’évocation et cette imprécision. »


Jessica Lamacque, Fisheye Magazine
mai 2014