DÉDALE D'IMAGES DANS PARIS, DU CENTRE VERS LE BORD
Hélène Delye

Inspiré par les paysages urbains, le photographe Laurent Chardon explore Paris et sa petite couronne dans son livre Dédale (éditions Poursuite). Un parcours en images, minéral et vivant à la fois, autant géographique que sensible.

On entend presque des battements cardiaques, le son d’un palpitant. Ce palpitant, c’est Paris. Prenez un plan de Paris, celui classique où l’on voit la Seine traverser la ville à l’horizontal. A présent, faites faire à ce plan une rotation d’un quart de tour vers la droite. Paris prend tout à coup la forme d’un cœur, organe musculaire qui assure la circulation du sang, le pompe puis le reflue vers les extrémités du corps. La Seine traverse alors l’image à la verticale. Elle ressemble à une artère, et les détails du plan, le dédale des rues de la ville apparaissent comme des vaisseaux sanguins.

Ce plan de Paris hyper détaillé constitue la couverture de Dédale, le nouveau livre du photographe Laurent Chardon paru cet été aux éditions Poursuite, et qui prend la forme d’un parcours photographique dans le dédale des quartiers parisiens jouxtant le périphérique. Comme si l’auteur était poussé par une force centrifuge du cœur de la ville vers ses pourtours en transformation.

C’est un livre au format modeste, pas un livre de poche, pas un grand format non plus. Il est entièrement composé de photographies en noir et blanc, toutes prises à la tombée de la nuit, en hiver, entre 2003 et 2013.

Que voit-on sur ces photos ?

Il y a là des images d’immeubles en voie de démolition, dont les fenêtres sont murées ; des terrains vagues où persiste au milieu des gravas l’armature métallique d’un bâtiment déjà disparu ; des échafaudages partiellement couverts de bâches en plastiques ; et aussi des stations de RER, photographiées en plongée depuis les passerelles en hauteur qui permettent aux Parisiens, ou aux presque Parisiens de traverser, de passer d’un côté ou de l’autre de la frontière du chemin de fer.

On ne croise pas grand monde dans ces photographies sombres, intemporelles, éclairées par la lumière de réverbères fatigués, imprégnées par l’atmosphère de l’hiver. Ce sont des paysages urbains sans monument, montrant des quartiers d’habitations tels qu’ils existent autour de la rue de la Chapelle, par exemple.

Comme le pointe Isabelle Tessier, la directrice de l’artothèque de Vitré dans la préface de Tangente (2010), un autre livre de Laurent Chardon, le travail de ce photographe évoque une citation de Merleau-Ponty (1908-1961) dans Le visible et l’invisible (1964) lorsqu’il dit que « le regard est une variante de la palpation tactile, il enveloppe, palpe, épouse les choses visibles ».

Ainsi, la perception sensible fait qu’en observant les clichés présentés dans Dédale, on finit par sentir la pierre suintante, froide et huileuse des façades d’immeubles en hiver ; et on entend dans le silence d’une rue déserte les claquements métalliques d’un échafaudage ou le froissement d’une bâche gonflée par le vent.

Un Paris minéral où se cachent des portraits volés

Dans les pages pliées en portefeuilles du livre se cachent des visages. En dépliant ces pages, on découvre des séries de portraits volés, des visages de Parisiens arrêtés dans le temps alors qu’ils se frayaient un chemin sur les trottoirs qui longent les vitrines des Grands Magasins. Le photographe les capture comme « des solitudes dans la foule », éclairés par les illuminations de Noël. Nous sommes au mois de décembre, la nuit est déjà tombée, ils quittent le travail, peut-être aussi le centre de la « ville-lumière » pour rentrer chez eux, se laissent pousser par la force centrifuge de Paris vers ces quartiers périphériques que l’on retrouve en refermant les pages portefeuilles.

Dans la mythologie grecques, Dédale est l’inventeur de la sculpture, et de l’architecture. Et c’est bien d’architecture de l’espace urbain en transformation dont il est, aussi question, dans ce livre.


France Culture I La Revue des images I 27.09.2015
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